- Libérons la mariée ! -
Je me souviens de la manifestation du 20 novembre 1971 en
faveur de la liberté de l’avortement et de la contraception, quand nous
avons croisé un mariage et que le FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire)
s’est rué dans l’église Saint-Ambroise aux cris de "Libérez la
mariée". Trente ans plus tard, une grande partie du mouvement
homosexuel réclame le mariage. Quelle ironie de l’histoire ! Comment est-on
parvenu à faire du mariage la référence égalitariste entre homosexuel(le)s
et hétérosexuel(le)s, c’est, je crois, le grand mystère d’une époque
arrivée à un tel degré de normalisation planétaire que ce qui était hier
une aliénation pour les femmes, est devenu aujourd’hui un statut enviable
pour les gays. Je dis les gays, car vous aurez remarqué qu’il est surtout
question du "mariage gay", comme si les lesbiennes
n’existaient pas et comme si tous les homosexuels étaient d’accord entre
eux.
L’utilisation quasi exclusive de l’expression "mariage gay"
par la presse devrait déjà être suspecte. D’un côté on nous parle de démarche
égalitaire entre "hétéros" et "homos" et de
l’autre on prend les gays comme modèle référentiel des lesbiennes. Avouez
que le "mariage gay" nous ramène au mariage d’autrefois où
l’homme parlait au nom du couple tandis que la femme se taisait. Évidemment,
il s’agit de se marier entre hommes, cette fois-ci, mais dans un contexte
symbolique qui est un véritable retour en arrière. Si l’idée de "mariage
gay" constitue une indéniable évolution sur le plan juridique, sur
le plan symbolique il reconduit une idéologie et une structure patriarcales
que les femmes ont subie pendant longtemps jusqu’à parvenir à s’en libérer
dans le sillage du Mouvement de Libération des Femmes. C’est là même où
la logique juridique à visée égalitaire se heurte à une logique symbolique
qui n’a pas changé. Le problème auquel sont confrontées les femmes, en tant qu’héritières
d’une histoire et personnes vivant dans une société modelée par la
conscience patriarcale, est le décalage entre une revendication de mariage
qui paraît d’une logique confondante : on veut avoir le choix de se marier
ou de pas me marier" disent les partisans du mariage homosexuel, et la
symbolique phallique dans laquelle est prise une telle revendication. Le
mariage homosexuel est un mariage gay. Pas un mariage lesbien. De plus, il
reconduit l’inégalité symbolique entre les sexes. Les femmes comptent
toujours pour du beurre. Le débat a lieu sans les femmes et entre hommes
politiques. Les même qui, cinq ans plus tôt, se détournaient de la question
où votaient en faveur d’un Pacs qu’ils savaient mal fait, injuste et
injurieux pour les homosexuels puisque ces derniers devaient attendre trois
ans avant de pouvoir bénéficier des droits acquis. Va-t-on continuer cette
fuite en avant vers une normalisation générale des statuts qui ne profite
qu’aux dominants. L’exemple de la mondialisation devrait nous faire réfléchir
avec sa façon d’imposer à tous des standards de développement économique
qui renforcent le poids des plus forts. En effet, on prend pour norme d’intégration des homosexuels dans la
Cité le modèle hétérosexuel. Autant dire le modèle masculin puisque le
mariage a été conçu, structuré et imposé par les hommes. Ce n’est que
tout récemment qu’il est devenu un cadre supportable pour les femmes, et
encore, cette évolution positive n’a pas sauvé pour autant le mariage
puisque la moitié des naissances ont lieu hors mariage. Il est évident que
ce modèle est caduc. Parce que nous vivons plus longtemps, que la conception
du couple et de la famille a changé. Et parce que les femmes ont conquis leur
autonomie (relative) et n’ont plus besoin d’être protégées par leur
mari. Les lois sont faites pour ça. Les hommes n’ont pas connu l’aliénation du mariage et on comprend
que le "mariage gay" n’ait pour eux que des avantages. Mais
que signifie-t-il ? Mystère ! Quid de la fidélité, du nom, de la protection
du plus faible et autres engagements "pour le meilleur et pour le pire"
que tout mariage implique. On nous présente une image idyllique de la chose,
sorte de paradis enchanté à la Disneyland tellement coupé de la réalité vécue
qu’on frémit devant une telle schizophrénie. A moins que le débat sur le
"mariage gay" ne fasse écran à l’indigence spirituelle de
notre époque. Est-il vraiment nécessaire de se marier pour rétablir la justice
citoyenne entre les homos et les hétéros. Prenons l’exemple de l’héritage. Pourquoi ne pas réformer le régime
des successions en permettant à chacun - célibataire, concubin ou marié -
de léguer tout ou partie de ses biens à la personne de son choix au tarif
consenti aux gens mariés. C’est une réforme fiscale facile à faire, une
mesure de justice sociale entre les célibataires et les gens mariés et une
vraie réforme de la notion même d’héritage qui s’ouvrirait ainsi aux évolutions
conscientes de notre monde en mettant les célibataires et les gens mariés
sur un vrai pied d’égalité dans la transmission de leur patrimoine. De même pour d’autres domaines (déclaration d’impôts, Sécurité
Sociale, adoption, soutien des plus faibles, etc.) qui peuvent très bien se résoudre
dans le cadre du Pacs, voire de l’union libre. A condition d’ouvrir à
cette dernière de vrais droits. Personnellement, je serais pour l’abandon
du Pacs qui est une solution boiteuse et à la symbolique nulle puisque le mot
ne signifie rien. Union libre a un sens. De même les mots concubinage,
partenariat... La langue française est assez riche pour trouver un mot qui
remplisse une fonction symbolisante tout en ouvrant un nouveau statut. C’est
de fonction symbolisante dont manquent les homosexuels qui ont été longtemps
réduits à la seule sexualité. Mais ce n’est pas en rentrant dans une
norme qui n’a pas été conçue pour nous que nous y parviendrons. La norme
uniformise. Elle aliène et produit des comportements stéréotypés
dommageables pour la diversité humaine. Au lieu de produire de l’égalité,
elle produit de l’identique, de la pensée unique. Or il faut cesser de
concevoir l’égalité sur le mode de l’identité. Pour que a soit égal à
b, il ne doit pas devenir identique à b mais rester différent.
Quand on voit l’impossibilité dans laquelle nous avons été placés
de discuter de ces problèmes publiquement, on se demande si le "mariage
gay" ne s’inscrit pas dans une stratégie de prise de pouvoir, plutôt
que dans un processus de reconnaissance des singularités amoureuses. Peut-être
faut-il admettre que le désir gay est orienté vers son institutionnalisation
à la différence du désir lesbien ou plus globalement de celui des femmes
rebelles, qui aspire à la transformation de nos sociétés. Il faut dire
aussi que n’ayant pas de place dans la Cité, les lesbiennes ne peuvent que
désirer autre chose... Pas le mariage, en tout cas, dont les vertus
d’autonomisation des femmes restent à démontrer. Quand au Pacs, considéré
comme un progrès, son effet a été quasi nul sur la visibilité des
lesbiennes et la circulation de la parole des femmes dans la Cité. Il y a
quatre ans, je m’interrogeais dans Les Deux Amies pour savoir si "l’institutionnalisation
du couple homosexuel revendiquée par le mouvement gay constituait une révolution
symbolique ou un remodelage de l’ordre masculin" (Ed. Blanche, 2000,
p. 295). A voir comme les hommes politiques se sont emparés du sujet sans
consulter les femmes, et à contre-courant de l’évolution globale des
comportements face au mariage et au couple, j’ai bien peur de répondre par
la deuxième hypothèse. Le "mariage gay" n’est-il pas la
conclusion logique de deux siècles d’exclusion des femmes du droit de cité
?
Marie-Jo Bonnet, Historienne, écrivaine
auteure de Qu’est-ce qu’une femme désire quand elle désire une femme ?,
Odile Jacob